Criminalisée, victime de meurtres et maudite : le sort de la communauté ahmadie du Pakistan

Le 11 février, Abdul Qadir, un médecin homéopathe ahmadi de 65 ans, a été abattu devant sa clinique dans le quartier de Bazikhel, à Peshawar, dans le nord-ouest du Pakistan. Ce meurtre est le dernier d’une série d’attaques à motivation religieuse contre les ahmadis, en particulier à Peshawar. 

L’année dernière, CSW a recensé au moins cinq autres cas de meurtres d’ahmadis, dont un incident au cours duquel un médecin de 31 ans, Tahir Mahmood, a été assassiné devant sa famille à son domicile de Murch Balochan, dans le district de Nankana Sahib, au Pendjab. 

Le fait que la communauté ahmadie du Pakistan soit depuis longtemps victime de harcèlement, discrimination, violence et autres violations des droits humains ne laisse guère de doute quant à la motivation religieuse de ces meurtres. On voit aussi clairement se dessiner un schéma selon lequel des médecins et des universitaires éminents ont été spécifiquement ciblés par les extrémistes. 

Il est fort probable que, dans une certaine mesure, ces personnes aient été tuées car elles occupaient des places importantes dans la société. Pour les extrémistes du pays qui refusent d’accepter les ahmadis comme musulmans, l’idée que des membres de ladite communauté puissent occuper des postes à responsabilité, par exemple dans des hôpitaux ou des universités, est sans aucun doute un affront à leur interprétation fondamentaliste de l’islam. 

Les islamistes radicaux encouragent depuis longtemps la violence à l’égard de la communauté ahmadie, notamment lors d’incidents au cours desquels des mollah (enseignants de l’islam) ont annoncé par les haut-parleurs de mosquées que quiconque tuait un ahmadi irait au paradis et que quiconque pillait sa maison recevrait de l’argent. 

Des autorités partiellement responsables  

Si les autorités pakistanaises procèdent souvent à des arrestations à la suite de meurtres d’ahmadis, il ne faut pas oublier qu’elles portent, elles aussi, une part de responsabilité dans la culture d’intolérance à l’égard de cette communauté. 

En 1974, le gouvernement a introduit un amendement constitutionnel qui a fait du Pakistan le seul pays au monde à déclarer par une loi les ahmadis comme non-musulmans. Cette situation s’est encore aggravée dix ans plus tard, lorsqu’en 1984, l’introduction de l’ordonnance XX a érigé en infraction pénale le fait pour les ahmadis de se dire musulmans. 

Depuis lors, la communauté ahmadie est confrontée à l’intolérance et à une série de violations de ses droits dans pratiquement tous les aspects de la vie. Les enfants ahmadis sont confrontés à des difficultés, des brimades et des discriminations à l’école, tandis que les adultes subissent des expériences similaires dans le monde du travail. En outre, la communauté subit régulièrement la profanation de ses tombes et la destruction de ses mosquées par des foules nombreuses. 

Dans les cas les plus extrêmes, cela peut aller jusqu’au meurtre, comme ce fut le cas pour les docteurs Qadir et Mahmood. Ils ont été tués pour leurs croyances. Selon un rapport publié en juillet dernier par le groupe parlementaire britannique multipartite (APPG) sur la question de la communauté musulmane ahmadie, 269 ahmadis ont été tués en raison de leur foi depuis. 

Un encouragement à la haine  

La législation du gouvernement pakistanais alimente ces statistiques effrayantes en contribuant à la marginalisation et la mise à l’écart de la communauté ahmadie. Pour aggraver les choses, certains membres du gouvernement sont même responsables d’encourager directement la haine et la violence envers les ahmadis. 

En avril 2020, par exemple, le secrétaire d’État pakistanais chargé des affaires parlementaires, M. Ali Muhammad Khan, a publié un tweet (qui a été supprimé depuis) dans lequel il affirmait que la décapitation était une punition acceptable pour les blasphémateurs, tout en précisant qu’il s’agissait des membres de la communauté ahmadie… 

Légende : Le tweet du secrétaire d’Etat Muhammad Khan qui se lit en ourdou comme suit : « Le blasphémateur du Prophète n’a qu’une seule punition, décapitez-le ! Décapitez-le ! » 

L’APPG sur la question de la communauté ahmadie a rapporté que le tweet du secrétaire d’État a ensuite donné lieu à « une avalanche d’insultes et de discours haineux contre les musulmans ahmadis » qui a abouti à l’arrestation de deux membres de la communauté pour blasphème. 

Ce n’était pas la première fois qu’un responsable du gouvernement attisait l’intolérance religieuse envers la communauté ahmadie au Pakistan. En 2019, le secrétaire d’État pakistanais chargé des affaires parlementaires, Azam Swati, a affirmé dans une interview télévisée que le Premier ministre pakistanais Imran Khan et lui-même avaient lancé des imprécations à l’encontre de la communauté ahmadie, qu’il qualifiait de Qadianiyat — une insulte religieuse… 

Un Pakistan inclusif ? 

Le Premier ministre Khan s’est targué à plusieurs reprises de revendiquer un Pakistan inclusif dans lequel les droits de tous les citoyens sont défendus et respectés. Pourtant, le sort des ahmadis montre clairement que ce n’est pas le cas. Et ce, même sans prendre en compte la situation souvent désastreuse des autres communautés minoritaires du pays, notamment celles des chrétiens et des hindous. 

L’année dernière, le gouvernement a annoncé la création d’une Commission nationale pour les minorités (NCM), mais jusqu’à présent, elle n’a pas réussi à obtenir de réelles améliorations pour la vie des communautés minoritaires du Pakistan, qui l’ont qualifiée de « coquille vide ». Cela n’a rien d’étonnant : contrairement aux commissions précédemment habilitées au Pakistan, cette commission n’a ni pouvoir, ni autonomie, ni même de budget, et nombre de ses membres ont été sélectionnés spécifiquement en raison de leur partialité envers le parti au pouvoir… 

Tant que le gouvernement pakistanais n’aura pas pris de mesures pour s’assurer que le NCM dispose de véritables pouvoirs et de ressources appropriées, il restera incapable de répondre de manière proactive à la myriade de violations des libertés de religion et de conviction dans le pays, laissant les ahmadis et les autres minorités religieuses vulnérables à de nouvelles discriminations, à du harcèlement, voire à de la violence. 

Il est essentiel que les partenaires bilatéraux du Pakistan, y compris le Royaume-Uni, qui entretient des relations étroites avec le pays en tant que membre du Commonwealth, continuent à évoquer la situation critique des ahmadis et des autres minorités religieuses avec le gouvernement pakistanais, à chaque occasion, afin de s’assurer que la vision revendiquée par le Premier ministre Khan d’un Pakistan tolérant et inclusif passe de la rhétorique à la réalité. 

Ellis Heasley, Public Affairs Officer, CSW