Une tragédie en cours : Le déclin de la diversité religieuse au Moyen-Orient

Billet de Blog par Lord Alton of Liverpool

La région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MOAN) connait un déclin significatif de la diversité religieuse depuis ces dernières années. Si les anciennes communautés chrétiennes ont régulièrement souffert par le passé, aucun groupe religieux n’est cependant épargné par la tragédie actuelle ; les ahmadis, les bahaïs, les juifs, les yazidis et les zoroastriens ont tous été touchés, ainsi que les musulmans chiites et sunnites. Pour de multiples raisons, dans plusieurs pays de la région, des communautés minoritaires ayant des racines profondes remontant à plusieurs générations sont contraintes de quitter leurs terres ancestrales.

Irak et Syrie: Un cycle de violences sans fin

Depuis 2003, le nombre de chrétiens et de yazidis en Irak a considérablement diminué. Des milliers d’entre eux ont été tués et des centaines de milliers ont émigré à cause du terrorisme et de la violence sectaire. Ils ne reviendront jamais.

En 2014, l’État islamique (EI) a conquis Mossoul et les plaines de Ninive. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants non sunnites ont été tués ou réduits en esclavage. Une étude, réalisée par la Public Library of Science, estime que 3 100 yazidis ont été tués en quelques jours après l’attaque de 2014. Au cours des années suivantes, des dizaines de milliers de chrétiens irakiens ont émigré vers les pays voisins ; le nombre des chrétiens restant en Irak est aujourd’hui estimé à 250 000 contre 2,5 millions avant l’invasion de 2003.

En juillet 2017, Mossoul et les plaines de Ninive ont été libérées ; cependant, comme j’ai pu le constater par moi-même lors d’une visite en décembre 2019, les attaques terroristes se sont poursuivies, et de nombreux membres des communautés religieuses minoritaires ne veulent toujours pas retourner dans les régions libérées en raison des problèmes de sécurité persistants. Par exemple, moins de 20 chrétiens sont retournés à Mossoul – une ville qui abritait autrefois près de 100 000 chrétiens – après sa libération.

D’autres minorités en Irak ont également été touchées, comme la communauté mandéenne, dont il ne reste que quelques milliers de membres, ainsi que les zoroastriens et les kakaï. La destruction délibérée de ces anciennes communautés religieuses est une tragédie tant pour leurs membres que pour la communauté musulmane irakienne au sens large.

L’histoire se répète dans la Syrie voisine, où la violence persistante entre communautés religieuses a entraîné le déplacement de la moitié de la population du pays, dont la grande majorité sont des musulmans sunnites.

Des centaines de milliers de chrétiens et de yazidis ont également fui, la plupart des sources estimant à environ 500 000 le nombre de chrétiens qui sont restés en Syrie, contre 2 millions avant 2011. On ne sait pas non plus combien il reste des très rares juifs qui vivaient autrefois dans le pays.

En 2018, la Turquie a envahi l’enclave kurde d’Afrin dans le nord-ouest de la Syrie, déplaçant des dizaines de milliers de personnes. Parmi eux se trouvaient 200 familles chrétiennes kurdes qui s’étaient converties de l’islam au christianisme. L’église locale a été fermée et pillée par des groupes djihadistes fidèles à la Turquie. Depuis lors, les djihadistes ont mis en place un régime islamique à Afrin. Les chrétiens ont été arrêtés et accusés d’apostasie, souvent menacés d’exécution, et de nombreux lieux de culte yazidis ont été complètement détruits. Les militants yazidis ont également signalé de nombreux cas de conversion et de mariage forcés.

La guerre civile syrienne a eu un impact négatif sur toutes les communautés religieuses et ethniques. Dans les zones contrôlées par les milices islamistes, les minorités religieuses ont été particulièrement maltraitées. Nombre d’entre elles ont été contraintes de fuir le pays en raison des conditions de vie hostiles créées par ces milices, rendant certaines régions “religieusement nettoyées”.

Turquie: Montée du nationalisme religieux

La situation des droits humains en Turquie s’est considérablement détériorée depuis que le coup d’État militaire du 15 juillet 2016 a été déjoué. CSW a signalé une forte montée d’un sentiment anti-chrétien et une augmentation des attaques contre les chrétiens, ainsi qu’une répression officielle continue du christianisme, conformément à une éthique directrice qui assimile le fait d’être turc au fait d’être musulman.

Le gouvernement a progressivement assimilé l’identité religieuse à l’identité nationale en approuvant publiquement une évolution vers une identité musulmane sunnite pour la Turquie

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan.

Cette promotion de l’ultra-nationalisme a contribué à une augmentation de la discrimination et des discours de haine qui encouragent la violence envers les communautés religieuses non sunnites. Ces incitations sont visibles dans divers aspects de la société comme l’éducation, les conditions de travail mais aussi la pratique religieuse et les procédures administratives quotidiennes.

L’Iran: Les minorités religieuses considérées comme une menace

En Iran, les minorités religieuses et ethniques ont subi des violations croissantes des droits humains depuis la révolution de 1979. Le pays est une théocratie où les minorités religieuses sont considérées avec une suspicion particulière et perçues comme une menace par un gouvernement qui semble déterminé à imposer sa stricte interprétation de l’islam chiite à l’ensemble de la société.

Les dirigeants religieux et politiques continuent de s’élever contre le christianisme. Il n’est donc pas surprenant de voir la communauté chrétienne subir une répression sous diverses formes. Les services de renseignements iraniens (MOIS) surveillent de près l’activité des chrétiens et, avec les Gardiens de la révolution (IRCG), effectuent des descentes dans des rassemblements de chrétiens dans des maisons privées, arrêtant toutes les personnes présentes et confisquant leurs biens personnels. Les personnes arrêtées sont soumises à des interrogatoires intensifs et souvent abusifs.

En juin 2018, Fatemeh Mohammadi, convertie au christianisme a publié une lettre détaillant son arrestation, l’interrogatoire durant lequel elle a été sexuellement abusée et sa détention à la prison d’Evin à Téhéran. En juin 2020, le pasteur Yousef Nadarkhani et le diacre Saheb Fadaie ont perdu leur dernier recours pour faire annuler les peines de 10 ans de prison auxquelles ils avaient été condamnés en 2017 –, peines qui ont été réduites à six ans chacun.

Le pasteur Yousef Nadarkhani

Malgré la politique du gouvernement, le christianisme continue à progresser ; certaines organisations internationales estiment le nombre de chrétiens à plus d’un million.

Le christianisme, tout comme le zoroastrisme et le judaïsme, bénéficie au moins d’une certaine reconnaissance juridique. Cependant, la situation est beaucoup plus critique pour les autres religions minoritaires qui ne sont pas reconnues par la loi et ne bénéficient d’aucun droit en vertu de la Constitution iranienne. C’est le cas, par exemple, des communautés bahaïes et ahmadies, qui ne sont pas reconnues et qui font l’objet d’une discrimination systématique tant dans le système éducatif que dans la société en général. Par conséquent, des milliers de membres de ces communautés ont fui le pays, car le gouvernement semble déterminé à éradiquer leurs croyances religieuses.

Égypte: Une pluralité largement ignorée

En 1960, sous la présidence de Gamal Abdel Nasser, a été promulguée la loi n° 263 qui n’accorde de reconnaissance officielle qu’à l’islam, au christianisme et au judaïsme. Depuis cette date, toutes les autres confessions comme les athées, les témoins de Jéhovah et les bahaïs sont interdites. Ces groupes sont confrontés à une hostilité féroce, tout comme la communauté ahmadie du pays, qui est obligée de se réunir uniquement dans des maisons privées. En outre, les adeptes de l’islam chiite sont harcelés pour leurs croyances religieuses et sont souvent accusés de blasphème, bien que le chiisme ait été déclaré branche légitime de l’islam en 1959 par Al-Azhar.

Malgré les protections accordées au christianisme par la constitution, et bien que l’Égypte abrite la plus grande communauté chrétienne du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, les chrétiens d’Égypte sont pris pour cibles de diverses manières, notamment par des attaques contre des églises et l’enlèvement de femmes et de jeunes filles par des extrémistes dans le but de les forcer à épouser des musulmans. La communauté chrétienne est également confrontée à une discrimination historique de la part de l’État, à des discours de haine, à l’intimidation et à l’exclusion sur les lieux de travail et dans les établissements d’enseignement.

Bien qu’il y ait eu des améliorations notables dans le traitement de la communauté chrétienne pendant le mandat du président Sisi, des incidents entre communautés religieuses continuent de se produire dans certaines localités. Ces incidents sont généralement résolus par des séances de réconciliation communautaire en dehors du cadre juridique, qui se caractérisent généralement par des décisions biaisées et déséquilibrées qui privent les victimes, principalement les chrétiens, de justice.

Conclusion

Les minorités religieuses de la région MOAN continuent à être la cible de toute une série de violations dans une multitude de contextes différents. Plus récemment, cette répression a été accentuée par la montée en puissance de l’EI, entraînant la dispersion des communautés minoritaires, qui n’ont souvent d’autre choix que de quitter leurs foyers pour trouver refuge ailleurs.

Il s’agit souvent d’une arme à double tranchant : non seulement cet exode a réduit le riche patrimoine culturel des groupes minoritaires qui représentaient une part beaucoup plus importante de la population de nombreux pays du Moyen-Orient mais il pourrait également entraver la croissance de la foi pour les générations actuelles et futures.

Une telle perte de diversité religieuse serait dévastatrice. Il faut faire comprendre à ceux qui cherchent à créer des sociétés monochromes, incapables de respecter les différences, qu’une telle intolérance mine et appauvrit la société, et qu’elle est invariablement le signe avant-coureur de l’érosion d’autres libertés et droits chers autant aux personnes de toutes confessions qu’aux personnes sans religion.


Lord Alton of Liverpool est un membre de la Chambre des Lords du Royaume-Uni.